CONTEXTE
Pendant des décennies, le face-à-face individuel a régné en maître dans le monde des soins, synonyme de personnalisation et d’attention exclusive. Mais face à l’explosion des besoins et à la pénurie de ressources, une question s’impose : et si la solution résidait dans une approche plus flexible ? Les tensions démographiques et l’évolution des pratiques nous poussent à repenser l’organisation des prises en charge – sans pour autant renoncer à ce qui fait la force du suivi individuel.
La question n’est donc peut-être pas de déterminer quel format serait, par principe, le meilleur, mais de comprendre dans quelles conditions chacun peut contribuer à la qualité des soins. Une séance individuelle peut offrir un temps privilégié pour l’évaluation, l’écoute et l’adaptation du traitement. À l’inverse, le collectif peut favoriser la motivation, l’intensité des exercices ou l’autonomisation du patient.
C’est tout l’enjeu du débat : la qualité tient-elle au format de la séance ou à la pertinence de ce qui s’y déroule ?
C.AUBRY – VICE-PRÉSIDENTE DU SNMKR EN CHARGE DE LA COMMUNICATION

Dans la culture professionnelle française, la séance de kinésithérapie considérée comme idéale correspond à une séance individuelle. On s’imagine une séance de soin manuelle dans une petite salle fermée permettant au thérapeute une concentration maximale pendant 30 minutes.
À l’inverse, la prise en charge collective est parfois perçue comme une solution de second rang, tolérée pour des raisons économiques ou organisationnelles. Cette opposition sur la meilleure stratégie de thérapie dans le soin mérite d’être interrogée à l’heure où la profession fait face à des tensions démographiques marquées. La séance individuelle garantit-elle, par sa seule forme, un soin de meilleure qualité ?
La qualité n’est pas totalement dépendante du format. Une séance individuelle peut être cliniquement pertinente et rigoureuse, mais elle peut tout aussi bien être routinière, mal individualisée ou déconnectée des recommandations de bonnes pratiques voire trop courte. Symétriquement, une séance collective bien construite peut être hautement pertinente, efficace, satisfaisante pour le patient, associée à des facteurs motivationnels forts. La séance individuelle repose sur des mécanismes thérapeutiques majeurs tels que l’alliance thérapeutique, la finesse de l’évaluation clinique associée à la confidentialité du soignant, raison pour laquelle elle demeure actuelle comme la norme[1].
Plusieurs revues systématiques et méta-analyses se sont penchées spécifiquement sur cette comparaison dans le champ musculo-squelettique [2] [3][4] et neurologique[5] ont montré une efficacité comparable entre les deux formats. Les recommandations américaines de la prise en charge de la maladie de Parkinson insistent sur l’aspect communautaire de la prise en charge afin de solliciter au maximum la motivation extrinsèque des patients[6].
La séance collective apporte des bénéfices qui participent pleinement à la qualité globale du soin, en particulier dans les pathologies chroniques. L’organisation en groupe de patients confrontés à une même pathologie contribue à renforcer son adhésion, et favorise sa motivation. Le format collectif permet aussi de proposer des séances plus longues et plus intenses. Les thérapies de groupe proposant des séances régulières permettent d’augmenter la dose d’exercices physiques, modalité fondamentale au sein des thérapies intensives pour stimuler la plasticité cérébrale après une atteinte neurologique. Le collectif a l’avantage de regrouper les ressources humaines sur un temps donné. Dans ce contexte de tension sur l’offre de soins, une organisation reposant exclusivement sur la séance individuelle contribue à allonger les délais d’accès et à limiter le nombre de patients pouvant être accompagnés.
La conclusion la plus solide, n’est pas la supériorité d’un format sur l’autre, mais leur complémentarité : de nombreux programmes de qualité alternent volontairement des temps individuels et des temps collectifs, chacun répondant à un objectif différent. Une organisation hybride peut être à la fois pertinente sur le plan clinique et cohérente sur le plan économique sans dégrader la qualité des soins. En perspective, cette démarche s’inscrit dans l’accompagnement du patient vers la mise en place d’une activité physique adaptée.

En voilà une question à l’origine de débats mouvementés, notamment dans le contexte économique actuel. Mais sans déterminer ce qu’est une séance « non-individuelle » – 2 patients sur une demi-heure, 2 patients sur une heure, cours collectif, etc. – difficile d’établir une règle.
Si je passe mes séances à jouer au Puissance 4, l’effet contextuel de m’avoir battu à plate couture aura probablement amélioré le confort à court terme de mes patient.e.s, mais personne ne soutiendra que ces séances individuelles sont des prises en charge optimales. Et ce, peu importe les motifs de consultation. La seule caractéristique d’être individuelle n’est pas un gage de qualité pour une séance. « Tout dépend de ce qui est fait pendant la séance » argueront les adeptes de la séance non-individuelle, et à raison !
La question devrait donc être : « La séance individuelle favorise-t-elle les prises en charge de qualité, à compétences et équipements équivalents ? ».
Et à cette question, je serais tenté de répondre “oui”, parce qu’elle permet plus de disponibilité.
Cette disponibilité peut se traduire de trois façons : un raisonnement clinique amélioré, une alliance thérapeutique renforcée et du temps pour la prévention.
Concernant le raisonnement clinique, le premier piège serait de penser qu’après un bilan « bien mené », la prise en charge ne nécessitera aucune recherche d’informations complémentaires et aucune révision de notre hypothèse initiale. Le second piège serait de penser qu’il suffira de remettre en mouvement notre patient.e pour régler tous ses problèmes.
Les modèles et concepts en accord avec les dernières données de la science font ressortir deux points intéressants pour notre question : l’incertitude sur ce que notre intervention produit à l’instant t et la complexité des paramètres menant à l’amélioration de nos patient.e.s. Dans ce contexte, le temps disponible pour recueillir des informations, comprendre la situation et tester différentes hypothèses ainsi que différents leviers d’action est primordial pour optimiser le traitement.
Concernant l’alliance thérapeutique, dans les cas en nécessitant peu, un peu de bagout peut suffire à mener à bien notre rééducation. Mais souvent, notre patient.e a besoin d’une écoute active, d’être au centre de notre attention et de pouvoir parler librement pour atteindre un niveau suffisant d’alliance.
Et lorsque notre patient.e fait correctement ses exercices à la maison et que les résultats sont au rendez-vous ? On peut consacrer du temps à une autre de ses difficultés ou à de l’éducation à la santé.
En somme, même si elle n’est pas gage de qualité, la séance individuelle a un atout indéniable : la disponibilité. Et cette disponibilité peut faire toute la différence, alors charge aux kinésithérapeutes de s’en saisir.
[1] La NGAP, nomenclature, référentiels, infos récap : https://snmkr.fr/boite-a-outils/la-ngap/
[2] Robertson B, Harding KE. Outcomes with individual versus group physical therapy for treating urinary incontinence and low back
pain: a systematic review and meta-analysis of randomized controlled trials. Arch Phys Med Rehabil. 2014 Nov;95(11):2187-98. doi:
10.1016/j.apmr.2014.07.005. Epub 2014 Jul 23. PMID: 25064775.
[3] O’Keeffe M, Hayes A, McCreesh K, Purtill H, O’Sullivan K. Are group-based and individual physiotherapy exercise programmes
equally effective for musculoskeletal conditions? A systematic review and meta-analysis. Br J Sports Med. 2017 Jan;51(2):126-132. doi:
10.1136/bjsports-2015-095410. Epub 2016 Jun 24. PMID: 27343238.
[4] Kääpä EH, Frantsi K, Sarna S, Malmivaara A. Multidisciplinary group rehabilitation versus individual physiotherapy for chronic nons-
pecific low back pain: a randomized trial. Spine (Phila Pa 1976). 2006 Feb 15;31(4):371-6. doi: 10.1097/01.brs.0000200104.90759.8c.
PMID: 16481945.
[5] Rodrigo T, Hillier S, Serrada I Group Versus Individual Therapy for Neurologic Recovery: A Systematic Review and Meta-analysis.
Archives of Physical Medicine and Rehabilitation, 2025; 107, 496-506
[6] Osborne, J. A., Botkin, R., Colon-Semenza, C., DeAngelis, T. R., Gallardo, O. G., Kosakowski, H., Martello, J., Pradhan, S., Rafferty,
M., Readinger, J. L., Whitt, A. L., & Ellis, T. D. (2022). Physical therapist management of Parkinson disease: A clinical practice guideline
from the American Physical Therapy Association. Physical Therapy, 102(4), pzab302. https://doi.org/10.1093/ptj/pzab302 [1, 2, 3]