Dans un contexte de transformation des pratiques professionnelles en kinésithérapie, voire d’identité de la profession, la balnéothérapie, longtemps considérée comme un passage obligé, notamment dans les suites post-opératoires, mérite une analyse lucide, loin des discours simplistes ou influencés par des liens voire des conflits d’intérêts. Si la rééducation en milieu aquatique peut offrir un confort ponctuel dans des situations ciblées, la littérature scientifique récente invite à une prudence objective quant à son intérêt réel à moyen et long terme.
UN CADRE ADMINISTRATIF REVALORISÉ MAIS UN INVESTISSEMENT CONSÉQUENT
Depuis janvier 2026, les suppléments balnéothérapie ont été revalorisés de 1,3 point : AMK 2,5 (5,53€) en bassin et AMK 3,5 (7,74€) en piscine, soit +2,87€ par séance. Cette revalorisation, bienvenue, n’équilibre pas l’équation économique fondamentale en lien avec l’investissement initial qui demeure conséquent (bassin, local technique, mise aux normes sanitaires), mais aussi et surtout les charges d’exploitation qui demeurent importantes (chauffage, traitement de l’eau, maintenance, contrôles sanitaires obligatoires selon l’article D.1332-1 du Code de la santé publique).
Mais la question essentielle demeure : cet adjuvant thérapeutique justifie-t-il un tel investissement au regard des données scientifiques et de la réalité de terrain pour un cabinet de ville ?
DE PROBABLES BÉNÉFICES À COURT TERME, AUCUNE SUPÉRIORITÉ DÉMONTRÉE À LONG TERME
La balnéothérapie présente des avantages physiques liés aux propriétés de l’eau : la poussée d’Archimède allège jusqu’à 90% du poids corporel, facilitant la mobilisation précoce lors de la reprise d’appui après chirurgie post-traumatique du membre inférieur, par exemple ; la résistance de l’eau lors de la réalisation des exercices permet un travail actif progressif ; la température de l’eau (32-34°C) favorise le relâchement musculaire chez les patients hyperalgiques ou présentant une kinésiophobie.
Ces propriétés en font un adjuvant intéressant dans des situations spécifiques : remise en appui après fracture du membre inférieur (fémur, tibia), rééducation précoce des fractures du membre supérieur (humérus), épaules hyperalgiques où la décharge et le milieu aquatique favorisent une mobilisation autrement plus difficile à mettre en œuvre, ou certaines pathologies neurologiques (hémiparésies post-AVC, paraplégie, etc.).
Cependant, ces éléments subjectifs doivent être confrontés aux données scientifiques actuelles. Deng et al. (2024), dans une méta-analyse, comparant exercices aquatiques et terrestres pour l’équilibre chez les personnes âgées, ne retrouvent pas de supériorité significative de l’approche aquatique. Vaillancourt et al. (2026) montrent que thérapie aquatique et rééducation standard produisent des effets comparables sur la lombalgie chronique. Une revue systématique d’Aribi et al. (2025) conclut que l’efficacité de la balnéothérapie en rhumatologie reste incertaine, avec un niveau de preuve faible. Récemment Cikes et al. (2023) concluent en une supériorité des résultats mais uniquement à court terme (3 mois) après chirurgie réparatrice de la coiffe des rotateurs de l’épaule, mais celle-ci n’est pas maintenue à 1 ou 2 ans.
Déjà dans des études plus anciennes Harmer et al. (2009) ne montraient aucune différence entre rééducation aquatique et terrestre après prothèse totale de genou à 6 et 24 semaines, tandis que Zivi et al. (2017) concluaient, pour les douleurs neuropathiques périphériques, qu’il n’existe “aucune preuve solide d’une contribution significative de la thérapie aquatique” comparée à la rééducation terrestre, particulièrement à long terme. Gibson et al (2015) affirmaient même, concernant les suites de prothèses totales de hanche et de genou, que les mêmes résultats fonctionnels peuvent toujours être obtenus à moyen et long terme avec une rééducation classique bien conduite.
Il est donc possible de conclure que la balnéothérapie reste un outil de confort thérapeutique, en aucun cas une nécessité, ce qui est rassurant pour l’immense majorité des patients qui n’y a pas accès.
DES LIMITES MÉDICALES, ORGANISATIONNELLES ET ÉCONOMIQUES
Les contre-indications, bien que relativement rares, existent : plaies ou cicatrices, infections cutanées, affections dermatologiques actives, incontinence urinaire ou fécale, intolérance au chlore, pathologies respiratoires sévères, etc. La phobie de l’eau, fréquemment sous-estimée, limite également son accessibilité.
L’investissement financier pose la question de la rentabilité pour un cabinet libéral : temps de nettoyage entre patients, consommation énergétique élevée, traçabilité rigoureuse (température, pH, chlore), contrôles sanitaires mensuels et réparations diverses génèrent des coûts cachés considérables.
Il convient également de souligner que les principaux promoteurs de la balnéothérapie ont historiquement été des médecins de médecine physique et de réadaptation, parfois en lien avec des centres de rééducation systématiquement dotés de telles installations. Ces structures hospitalières ou de soins de suite et de réadaptation bénéficient de financements et d’économies d’échelle inaccessibles aux cabinets libéraux de ville. Cette réalité économique asymétrique mérite d’être questionnée : faut-il encourager un modèle de soins difficilement transposable à l’exercice libéral majoritaire de notre profession et ce, compte tenu du faible niveau de preuves de son intérêt thérapeutique ?
UN POSITIONNEMENT PRAGMATIQUE POUR L’EXERCICE LIBÉRAL
La balnéothérapie est un outil situationnel qui trouve sa place dans des contextes cliniques précis. Dans ces situations, elle peut, peut-être, accélérer le début de prise en charge et améliorer l’adhésion thérapeutique.
Mais affirmons-le clairement : on peut toujours obtenir les mêmes résultats fonctionnels à moyen et long terme avec patience, progressivité et adaptation des techniques à la personne soignée. Face à l’investissement considérable et aux contraintes d’exploitation, chaque praticien libéral doit se poser la question : mon projet professionnel justifie-t-il cet engagement financier au regard de ma patientèle et des alternatives disponibles ? Dans un contexte où les cabinets de ville supportent seuls ce coût, contrairement aux Soins Médicaux et de Réadaptation (SMR), la réponse n’est ni évidente ni universelle, mais elle mérite réflexion avant tout investissement.
F. SROUR – MASSEUR-KINÉSITHÉRAPEUTE
SOURCES
– Deng Y, Tang Z, Yang Z, Chai Q, Lu W, Cai Y, et al. Comparing the effects of aquatic-based exercise and land-based exercise on balance in older adults: a systematic review and meta-analysis. Eur Rev Aging Phys Act. 2024;21:19.
– Vaillancourt N, Montpetit C, Rosenstein B, Bussières A, Pagé I, Descarreaux M. Aquatic therapy compared to standard care for chronic low back pain: a randomized controlled trial. Pain Pract. 2026 Jan 16. doi: 10.1080/17581869.2026.2613633. Epub ahead of print.
– Aribi I, Nourredine M, Giroudon C, Massy E, Lega JC, Dupré C, et al. Efficacy and safety of balneotherapy in rheumatology: a systematic review and meta-analysis. BMJ Open. 2025;15(2):e089597.
– Cikes A, Kadri F, van Rooij F, Lädermann A. Aquatic therapy following arthroscopic rotator cuff repair enables faster improvement of Constant score than land-based therapy or self-rehabilitation therapy. J Exp Orthop. 2023;10(1):2.
– Harmer AR, Naylor JM, Crosbie J, Russell T. Land-based versus water-based rehabilitation following total knee replacement: a randomized, single-blind trial. Arthritis Rheum. 2009;61(2):184-91.
– Zivi I, Maffia S, Ferrari V, Zarucchi A, Molatore K, Maestri R, et al. Effectiveness of aquatic versus land physiotherapy in the treatment of peripheral neuropathies: a randomized controlled trial. Clin Rehabil. 2018;32(5):663-70.
– Gibson AJ, Shields N. Effects of aquatic therapy and land-based therapy versus land-based therapy alone on range of motion, edema, and function after hip or knee replacement: a systematic review and meta-analysis. Physiother Can. 2015;67(2):133-41.